Ville et paysage: les lieux sans désignation dans l'invention d'un idéal

 

Carole Lévesque

Université du Québec à Montréal [UQAM]

 

Domaine : milieux de vie, aménagement et appropriation de l'espace humain

Programme soutien à la recherche-création pour la relève professorale

Concours 2018-2019

Les vingt dernières années ont vu croître, dans les domaines de l'architecture, du design urbain, du paysage et de l'urbanisme, un intérêt particulier pour le terrain vague. Dans le discours architectural actuel, le terrain vague a fait surface avec la ville post-industrielle et la dénomination de l'expression par Ignasi de Solà-Morales en 1994. Pourtant, l'histoire de l'art et de l'architecture témoigne depuis le 17e siècle d'un intérêt pour le vague, qu'on nommerait peut-être plus justement des lieux non-désignés. À titre d'exemple, les appareils des grandes fêtes publiques des villes européennes des 17e et 18e siècles, construites en bordure des villes, exploraient déjà leur potentiel à « faire la ville », et démontraient, par-delà la grandeur des appareils, le rôle significatif du non-désigné dans la construction d'un imaginaire urbain et architectural. En peinture, le non-désigné apparaît avec des peintres paysagistes tels que Nicolas Poussin et Claude Lorrain, qui représentent des paysages urbains dans lesquels sont représentés des lieux sans description, où le vague se mêle aux ruines et à la ville. Ces vues urbaines intègrent le non-désigné comme partie prenante de la ville en transformation pour développer une représentation dans laquelle il semble tout à fait naturel que des espaces « autres » côtoient la vie quotidienne.

La recherche propose ainsi que les lieux non-désignés ne sont pas que des espaces abandonnés ou en attente de développement, mais qu'ils sont tout aussi constitutifs de la ville que ne le sont les lieux construits et que c'est à travers la représentation qu'ils participent activement au discours sur le développement de la ville et à l'imaginaire du paysage. À ce titre, l'invention du paysage prend d'abord forme à travers le regard porté sur la nature depuis la ville, c'est-à-dire, sur l'espace « qui ne sert à rien » depuis celui pour lequel les usages sont déterminés. L'invention du paysage serait pour ainsi dire le premier apprivoisement du non-désigné dans un effort d'inclusion organisée : le paysage est directement tributaire d'un regard sur le non-désigné. Plutôt, donc, que de considérer le non-désigné comme une anomalie à l'encontre des bonnes pratiques et d'un environnement adéquat, la recherche-création propose que ces lieux sont une partie essentielle à la ville et au paysage et qu'ils permettent de générer une lecture « autre », essentielle à leur transformation.