Le religieux chez les "sans religion". Composition et configuration de l'imaginaire religieux de jeunes Québécois sans appartenance religieuse

 

Jean-Philippe Perreault

Université Laval

 

Domaine : cultures, religions et civilisations

Programme soutien à la recherche pour la relève professorale

Concours 2018-2019

Les données statistiques sont formelles : la montée des « sans religion » est l'une des transformations les plus notables du paysage socioreligieux de nombreux pays occidentaux dans les dernières décennies. Et le Québec ne fait pas exception : de 5,8% en 2001, les Québécois en affirmant n'appartenir à aucune tradition religieuse passent à 12,1% en 2011. Il s'agit d'une tendance lourde, amorcée dès les années 1960,  dont il est à prévoir qu'elle s‘accéléra : si l'on comptait au Québec 1,5 % de « sans religion » en 1971, les projections de Statistiques Canada suggèrent qu'ils pourraient représenter entre 28,2% et 34,6% en 2036. Chez les Québécois nés dans les années 1990, le taux grimpe déjà à 28%. Non seulement le phénomène est-il démographiquement important, mais il témoigne d'évolutions socioreligieuses déterminantes pour lesquelles trop peu d'effort d'observation, d'analyse et d'interprétation ont été consentis jusqu'ici.

Trois intérêts président à ce projet. D'abord, saisir l'univers de représentations de ces jeunes qui se disent « sans religion » : qui sont-ils? quelle est leur trajectoire de socialisation? à quelles valeurs et croyances adhèrent-ils et lesquelles refusent-ils? quelles visions de l'humain, de la vie, de la mort portent-ils? quels sont leurs rapports au temps et à l'espace? En somme, à quoi ont-ils recours pour donner sens à l'existence.

Le second intérêt tient en ce que cette exploration nous amènera à décrire un imaginaire qui, s'il n'est pas nominalement et substantiellement religieux, assume tout de même une fonction que nous pouvons considérer comme religieuse. Dès lors, nous pourrons le comparer avec l'imaginaire de jeunes catholiques exploré lors de nos recherches précédentes et, s'il y a similitudes, dégager des axes communs de composition et structuration. Ainsi, cette analyse comparative permettra également de mieux cerner le parcours de jeunes religieux, tant de mouvance libérale ou culturelle que traditionaliste ou conservatrice, voire intégriste ou radicalisée.

Enfin, le  dernier intérêt est théorique. Depuis les années 1960, les sciences sociales des religions ont été fortement marquées par les théories de la sécularisation. Bon nombre de chercheurs remettent en question aujourd'hui leur portée heuristique puisqu'elles rendent compte difficilement de la recomposition religieuse observable ici et ailleurs. Pour y remédier, de nombreuses et stimulantes théories ont été proposées. Pour majorité, elles ont pour préoccupation première la situation des religions de traditions. Conséquemment, s'en trouvent éclairés les traits de l'expérience religieuse explicite et l'évolution des institutions religieuses traditionnelles, mais laissés dans l'ombre ce qui, dans la culture ambiante, provoque ces évolutions. En cernant mieux cet imaginaire social global auprès des « sans religion », il nous sera ensuite possible de mettre à l'épreuve et d'élaborer un modèle théorique complémentaire aux propositions existantes.

Nous entendons mener des entrevues avec des jeunes adultes (18-30 ans) se définissant « sans religion »; confronter les données amassées aux données disponibles ; mettre à l'épreuve certaines théories interprétatives et élaborer un modèle théorique pertinent. Cette élaboration théorique est l'étape nécessaire à l'établissement d'un programme de recherche pour les années à venir.