À la bonne heure!



L'histoire officielle fait du Canadien Sandford Fleming (1827-1915) l'inventeur des fuseaux horaires actuels. Ses efforts auraient mené à l'organisation de la Conférence internationale du méridien qui s'est tenue à Washington D.C., en octobre 1884, et au cours de laquelle le monde a été divisé en 24 fuseaux horaires en se fondant sur le méridien de Greenwich. Sur le terrain, les choses ne se sont toutefois pas passées aussi facilement.

Aux États-Unis, certains protestants percevaient le passage à l'heure « normale » comme un éloignement de Dieu.

Jarrett Rudy, professeur-chercheur en histoire à l'Université McGill, s'est intéressé à l'adoption, par les Québécois, du temps standardisé, témoignage précieux de la transition vers la modernité. Car le passage à l'heure dite « normale » témoigne bien du passage à l'ère moderne, qui a fait en sorte que le temps n'était plus ordonné par la nature – et donc par Dieu –, mais par les institutions humaines. Ce changement ne fera évidemment pas l'affaire de tout le monde. Les travaux de Jarrett Rudy montrent qu'aux États-Unis, certains protestants percevaient le passage à l'heure « normale » comme un éloignement de Dieu, alors que l'Église catholique, au Québec, était plus pragmatique : sans s'y opposer, elle l'utilisait, mais seulement occasionnellement.

Quant aux citoyens, plusieurs ne voyaient pas l'intérêt d'utiliser l'heure normale. L'évolution des infrastructures industrielles a été le meilleur promoteur de ce temps standardisé : l'heure normale permettait de synchroniser les départs et les arrivées des trains, et l'éleveur qui voulait faire transporter son lait par les « wagons de lait » devait arriver à la gare au bon moment. Ces travaux de recherche montrent que l'ancrage dans la modernité est un processus lent et tortueux.

Jarrett Rudy a publié un article sur ce sujet dans la revue Canadian Historical Review et a prononcé de nombreuses conférences, notamment lors de la Conférence bisannuelle de l'American Council on Québec Studies, au Congrès annuel de l'Institut d'histoire de l'Amérique française (IHAF) et lors de la rencontre annuelle de l'Association historique canadien.