Les modes de transmission du roman (XVIIIe-XXe siècle)

 

Isabelle Daunais

Université McGill

 

Domaine : cultures, religions et civilisations

Programme soutien aux équipes de recherche

 Concours 2018-2019

Si le roman est l'une des formes majeures de représentation, d'exploration et d'expérimentation du monde de la culture occidentale (et aujourd'hui mondiale), c'est aussi l'une des formes dont la définition est la plus difficile à arrêter. Tard venu dans le monde des lettres, le roman n'a ni modèle précis ni code hérité pour assurer sa transmission et son relais, de sorte que c'est à l'usage que nous reconnaissons la nature « romanesque » des œuvres que nous lisons. Mais comment s'opère cette reconnaissance? Cette question structure l'ensemble de notre programme de recherche qui a pour objet les modes de relais et de transmission de la forme romanesque dans le contexte de la modernité. Plus exactement, il s'agit de comprendre par quels moyens le roman, qui ne repose sur aucune codification établie ni matériau spécifique, et dont l'extrême variété des incarnations empêche toute définition stable, se maintient à travers le temps comme une forme singulière.

Alors que les autres genres littéraires et les autres arts peuvent s'appuyer, pour leur transmission, sur des formes, des techniques et des usages clairement identifiables et reproductibles, le roman ne peut en effet compter sur aucun critère normatif et objectif stable pour assurer son identité dans le temps. En revanche, le genre a pu profiter, pour son développement et sa définition, des réflexions pratiquées par les romanciers sur leur art (notamment à partir du XVIIIe siècle et de façon croissante jusqu'à aujourd'hui), exprimées dans des textes (préfaces, correspondances, journaux, essais, entretiens) rédigés parallèlement à leurs œuvres. Parmi ces réflexions, celle sur le devenir du roman est l'une des plus récurrentes. Il est par ailleurs frappant de constater qu'un grand nombre de ces réflexions ont pour fonction de reconnaître le roman, de l'identifier comme forme, de le distinguer de ce qui s'écrit autour de lui. Pourquoi une telle récurrence de ces efforts visant à reconnaître le roman, à en rappeler la nature et les contours, à le définir?

La double hypothèse que nous proposons ici, à partir de la mise en commun de divers projets de recherches portant sur les littératures française, anglaise, russe, italienne, américaine et québécoise du XVIIIe siècle à aujourd'hui est, d'une part, que le roman, malgré son succès et son omniprésence dans le monde éditorial, n'est pas une forme ou un art dont la reconnaissance va de soi et, d'autre part, que sa transmission, contrairement à celle des autres genres littéraires et des autres arts, serait moins assurée par l'enseignement ou l'acquisition de techniques précises que par l'entretien et la relance de la conscience qu'on a de la forme romanesque. La compréhension de la façon dont s'opère la transmission de cette forme, particulièrement dans un contexte où apparaissent, pour les narrations et les saisies de la réalité, des modalités nouvelles de fiction, permet d'éclairer non seulement la réussite du roman depuis sa constitution en genre majeur de la littérature, mais aussi la manière dont il constitue un mode toujours actif de perception et de représentation du monde.